L’épopée mouvementée du sampling dans le Rap Français

Au sens large, le mouvement hip-hop débarque en France dans les années 1980 au travers de films, dont Wild Style en 1983, de concerts comme ceux du créateur de la Zulu Nation, Afrika Bambaataa, ou même des émissions, tel que le cultissime Deenastyle sur Radio Nova à la fin de la décennie. Ce programme, présenté par DJ Dee Nasty et le rappeur Lionel D, est la première émission rap diffusée en France, accueillant au micro des pionniers tels que NTM, Ministère A.M.E.R., Assassin ou même MC Solaar. Les prods sur lesquelles ces artistes rappent sont très souvent samplées à partir des face B des albums de rap américain, une pratique emblématique de l’époque.

Les années 90 ont connu un essor dans l’utilisation de samples grâce à des artistes tels que MC Solaar. Avec des hits comme Bouge de là ou même Qui sème le vent récolte le tempo, qui sample notamment End Title de Quincy Jones, Claude MC parvient à rendre populaire le principe du sampling. Ce premier âge d’or du rap français est également marqué par une situation paradisiaque où les artistes pouvaient sampler plus ou moins ce qu’ils voulaient, sans aucune crainte de représailles juridiques quelconque. Cela a donné lieu à des chef-d’œuvres du genre tel que Nés sous la même étoile d’IAM, qui reprend le fameux sample de la BO de Murder In The First réalisé par Christopher Young. L’immense répertoire qu’est la musique, était donc à leur disposition sans aucune restriction, mais étonnamment avant qu’elle ne devienne aussi accessible qu’aujourd’hui. Jusque dans les années 2000, où débutent les problèmes, les beatmakers prenaient donc plaisir à “digger” dans tous les genres pour trouver la boucle parfaite. Le maître de cet art étant, bien sûr, DJ Mehdi qui a 224 samples et 41 remix recensés sur whosampled.com. Pour n’en citer qu’un, l’emblématique titre Tonton du Bled du 113, donc composé par DJ Mehdi, a samplé Harkatni Eddamaa de Ahmed Whabi. Le groupe a encore aujourd’hui des problèmes de droits d’auteurs, raison de son absence sur les plateformes de streaming.

À l’arrivée du millénaire, le rap français connaît un tournant quant à son utilisation du sample. Suite à plusieurs succès et aux sommes générées, les ayants droits samples se sont mis à surgir petit à petit, réclamant des sommes phénoménales suite à une nouvelle législation sur les droits d’auteur. Plusieurs groupes et artistes de l’époque furent menacés de se voir retirer leur disque des bacs, tels que Les Chiens de Pailles ou le 113 à l’époque. Dû à ces complications, les artistes se tournèrent vers des instrumentales composées en live ou alors des samples présents dans le domaine public. Au-delà de tout ça, l’industrie en général était en pleine crise du disque à cette époque, et mis à part quelques exceptions les rappeurs furent malheureusement délaissés par les maisons de disques, ce qui impacta également l’utilisation de sample dans le genre.

Lorsque l’industrie commence à prendre un regain, au début de la décennie, le public rap se familiarise également avec une nouvelle scène. Des groupes comme 1995 émergent, et plaisent par leur insolence, leurs punchlines marquantes, leurs multisyllabiques ainsi que leurs prods boom-bap. Ils se réapproprient les codes de l’époque et les remettent à leur sauce. Des rappeurs tels Nekfeu, Alpha Wann mais surtout leurs producteurs de l’époque qui, à l’instar des beatmakers des années 90, allaient dénicher des vinyles de jazz et soul des années 70, et reprenaient des mélodies assez marquées. Le morceau éponyme de leur premier projet La source en est un parfait exemple, samplant  la mélodie du morceau I Love The Way You Love du groupe de reggae-soul Jamaicain, The Chosen Few.

Dans les années qui suivent, des rappeurs comme Georgio ou Némir continuent d’utiliser ce processus créatif, en samplant par exemple la BO du film d’horreur de The Eye, marquant l’utilisation versatile du sample dans le rap français. Dans cette lignée, en 2017, le rappeur Isha nous montre que le sample est un outil qui touche bien plus que les prods. Le bruxellois reprend dans Tony Hawk, avec son flow (voix), la mélodie de Entry of the Gladiators, un chant militaire littéralement clownesque composé par Julius Fucik en 1897. En effet, à 1min30 Isha nous fait un exercice de style (assez maîtrisé) reprenant cet air de cirque en rimant. Cela peut paraître louche aux premiers abords, mais lorsqu’on prend du recul on réalise que des hits incontestables du rap français furent composés de manière similaire. Des morceaux comme Normal de Jul et Alonzo qui emprunte l’air des Démons de minuit ou même Ne reviens pas de Gradur et Heuss l’Enfoiré qui reprend Blu Da Ba Dee d’Eiffel 65. Preuve que le sample peut prendre plusieurs formes et affecter plusieurs aspects d’un morceau. 

En ce qu’il s’agit de la nouvelle scène que l’on voit émerger aux alentours de la pandémie, le sample fait également partie intégrante de leur processus créatif. De Jungle Jack avec La Découverte Du Feu qui sample Stop, Look, Listen (To Your Heart) des iconiques Diana Ross et Marvin Gaye a Jeune Lion qui, en collaboration avec Osirus Jack, reprend La Bergère et le Ramoneur du film d’animation Le Roi et l’Oiseau, la nouvelle génération n’a pas à envier les précédentes, surtout au niveau de leur créativité. Cependant, à l’instar des artistes de l’époque, ceux d’aujourd’hui n’ont pas perdu l’amour du “dig”. On pense notamment à Furlax qui est allé nous dénicher un sample de soul/funk de 1969 avec Soft Shell de Motherlode, pour le miel qu’est le son, Fantaisie. De plus, au travers de hits comme Mauvais Payeur du leader, aka La Fève, samplant les notes du jeu vidéo Hollow Knight, cette génération nous prouve que le sample est bel et bien un outil qui traverse les époques, se relayant d’amoureux du hip-hop à un autre. 

Le hip-hop, dans son essence même, est tourné vers les autres cultures, et le sampling est sa pratique qui représente le mieux cet aspect culturel, particulièrement dans le rap français. En effet, malgré l’influence évidente des Américains sur les rappeurs français et donc de surcroît sur leurs utilisations du sampling, le rap français possède tout de même ses spécificités. La créativité de certains artistes est parfois spectaculaire ou même émouvante comme Jul qui reprend une comptine pour enfant sur Pic et pic, Alcool et Drame et nous raconte sa peine et ses tourments de son nouveau quotidien sur une prod type Jul, en d’autres termes bien entraînante et joviale.

Mais le sampling dans le rap français est également spécifique de par son attrait pour les musiques arabes, les extraits de doublage de films, de musiques classiques ou même de chanson française… Un exemple peu connu est le sample, par Ideal J et Daddy Mory sur Evitez, de la chanson Les Deux Pigeons de Charles Aznavour, qui est d’ailleurs sa seule reprise à ce jour, une caractéristique peu commune dans la discographie du respecté Frank Sinatra français. Cet aspect, presque traditionnel, combiné au rap ainsi qu’aux sonorités modernes qui l’accompagne provoque une richesse musicale propre à la France ainsi qu’à la francophonie qui l’entoure.

Dans le domaine du rap français, les samplings révèlent une créativité extraordinaire puisque le genre mêle influences locales et internationales pour définir sa propre richesse sonore. Les contestations juridiques et l’évolution des contextes technologiques n’empêchent pas que ce soit l’un des pivots sur lequel repose ce genre depuis toujours, à la fois à travers les générations et dans la revendication d’une identité culturelle. C’est en effet par ces passages que le patrimoine peut prendre place dans le rap français, se réinventant toujours dans le respect de ses codes.

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