
Jeudi 30 octobre, veille d’Halloween, la pluie tombe doucement sur Montréal. 20h30, je pousse la porte du BloK Bar, et suis plongé, sans le savoir, au sein de la Haunted House of Enlightenment, l’univers imaginé par le Clan Supreme et Humblux pour la sortie de Blood Moon Prophecy EP.À l’entrée, des membres d’Humblux me tendent un petit flyer jaune auquel je ne porte pas tant d’attention. Cependant, après avoir aperçu certains décors: masques, sculptures, tourne-disques.. je comprends qu’il s’agit en réalité d’un plan des six installations imaginé par le Clan Supreme, et que la porte par laquelle je viens de passer correspond à la première étape : Chains of Slavery. Un univers immersif, où l’industrie musicale, elle-même, représente l’angoisse et l’oppression. La troisième installation, The Industry Trap, met en scène un bureau éclairé par une lampe halogène, où un faux contrat intitulé “SlaveDeal Entertainment” y est exposé, une version extrême du contrat d’artiste encore récurrent dans cette industrie. Le Clan fait un parallèle entre ce type de contrat et une sentence où tout artiste peut y perdre son âme. Le décor représente la genèse de leur projet musical, où ce dernier vient libérer les auditeurs des vices de cette industrie.
Le Clan est là, à l’entrée, accueillant leurs fans, guidant ces derniers dans leur monde tout en se préparant mentalement à leur performance. À l’arrivée de Cotola, producteur principal du projet, The Haunted House of Enlightenment s’électrise. Petit à petit, la salle principale se remplit.
Le public, qui commence à être assez conséquent, est illuminé par les néons rouges, et fait face à la scène où la première artiste de la première partie, Viva LaBleue, propose une ambiance sensuelle au travers de sa voix douce. Sa dernière chanson, bien plus crue et descriptive, est dédiée à son mari, duquel elle n’avait pas eu de nouvelles depuis plus de 24h le jour de l’event.
Lorsque le second artiste arrive, un calme s’installe dans la salle. Un beanie, un tabouret et une guitare, voilà tout ce qu’il fallait à MAZA pour conquérir la salle. Dès les premières paroles, sa voix d’une douceur grave me frappe, et me rappelle celle d’APEX dans son intensité et sa sensibilité. Commençant sur une ambiance paisible, presque lo-fi, l’artiste, grâce à un looper pédale, s’amuse sur sa guitare et nous propose plusieurs solos d’une précision déconcertante. Toute l’audience est suspendue à ses notes. Il alterne ensuite entre chant et prose, livrant notamment un texte adressé à sa mère, où il développe ses pensées sur sa famille, l’humanité, une profonde introspection en live.
Enfin, le dernier artiste monte sur scène. Plus vieux que ses prédécesseurs, l’expérience de Widget se ressent dès qu’il prend le micro en main. Rappeur conscient à l’ancienne, son énergie et sa technique sont solides, marquées par la vie. On sent qu’il porte des années de vécu et ça transparaît dans ses yeux comme dans ses paroles. Particulièrement lorsqu’il reprend la prod de Johnny P’s Caddy de Benny the Butcher et J. Cole, qu’il n’a bien sûr pas clearé, mais sur lequel il lâche une performance mémorable, nous faisant presque oublier l’original.

Après cette ascension musicale diversifiée, du R&B sensuel au rap conscient, la scène est prête à accueillir le CLAN. Cotola s’installe derrière les platines. Ol’Mann Supreme ouvre la performance a cappella, en slammant un poème comme à son habitude lors de leurs représentations live, un rituel : “Poets and MCs write to inspire but please do it with bleeding tears”, cette phrase qui conclue le slam me percute à chaque fois. Rejoints par le CLAN sur scène, ils nous expliquent brièvement le contexte de l’EP, en tant que second chapitre de leur série de projets Éclipse.

À la suite du monologue d’intro, qui est accompagné d’un space synthé, le premier son officiel du projet se lance sur les enceintes, Blood Moon, bénéficiant d’un refrain collectif assez puissant sur scène, les membres t’appellent tous à plonger dans l’univers du projet. La bassline, prépondérante sur le morceau d’après, Pyramid God, alliée à l’énergie du groupe sur scène, met toute l’audience d’accord. Mais c’est réellement sur l’avant-dernier son que je réalise la cohésion du groupe sur l’ensemble du concert. Après avoir performé Slow Down, une ode envers les femmes à leur manière (et mon morceau préféré du projet), ils attaquent Haiku Supreme, une prouesse d’écriture où chaque phase est écrite comme un haïku (court poème japonais), soit 17 syllabes divisées en 5-7-5. Cependant la chanson est structurée tel un cypher, avec son refrain commun itératif à la fin de chaque phase qui fait office d’ambiances. La synergie de Clan Supreme sur scène devient enivrante pour tout le public. Leur aisance scénique s’est fortement améliorée. On ressent un gain de confiance et une meilleure synchronisation dans leurs gestuelles et leurs utilisations de l’espace scénique, un aspect plus que complexe à maîtriser en collectif. Une évolution claire et nette du groupe en tant que performeurs.
Ils ont tellement dompté et aimé l’exercice de la scène qu’à la fin de la performance du projet ils en voulaient plus. Ils proposent alors à l’audience de performer quelques-uns de leurs sons unreleased. Environ cinq, six chansons sont jouées, de la trap à des morceaux solo de chacun, incluant l’un des premiers sons de Ol’Mann Supreme, le doyen du groupe, enregistré quand il avait quatorze ans à Pasadena. Ces chansons sortiront bientôt, dans le prochain album du Clan, Puretapes: Journey Tapes and Not Meant for Sale. Restez à l’écoute, car le premier single « Passion » sortira le 19 décembre ! Le public découvre une facette différente, plus personnelle, de chaque membre. Malgré leurs individualités respectives, on ressent qu’ils font partie d’une seule et même famille, le Clan Supreme, et cela depuis des générations : “Music is our life in our family. I saw my granddad and dad doing it, my sons saw me do it, and now I’m doing it with them.” – Ol’Mann Supreme
